A/R n°6

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Plan de la grotte du Portel / Map of the Portel Cave
Tiré de I. Reznikoff, 2012, La Dimension sonore des grottes paléolithiques et des rochers à peintures. In : Clottes J. (dir.), L’Art pléistocène dans le monde / Pleistocene art of the world / Arte pleistoceno en el mundo, Actes du Congrès IFRAO, Tarascon-sur-Ariège, septembre 2010, Symposium « Art pléistocène en Europe ». N° spécial de Préhistoire, Art et Sociétés, Bulletin de la Société Préhistorique Ariège-Pyrénées, LXV-LXVI, 2010-2011, CD : p. 45-56.

Corrélation échos / densité des images dans la Grande grotte d’Arcy / Correlation between echos and image density in the Great Cave in Arcy
Tiré de I. Reznikoff, 2012, La Dimension sonore des grottes paléolithiques et des rochers à peintures. In : Clottes J. (dir.), L’Art pléistocène dans le monde / Pleistocene art of the world / Arte pleistoceno en el mundo, Actes du Congrès IFRAO, Tarascon-sur-Ariège, septembre 2010, Symposium « Art pléistocène en Europe ». N° spécial de Préhistoire, Art et Sociétés, Bulletin de la Société Préhistorique Ariège-Pyrénées, LXV-LXVI, 2010-2011, CD : p. 45-56.

Nagasawa Rosetsu (1754 - 1799) Limace, encre sur papier, période Edo / Nagasawa Rosetsu (1754-1799) Slug, ink on paper, Edo period

Caroll Adler, Human landscapes (détail d’une peinture), 2018
/ Caroll Adler, Human Landscapes (painting detail) 2018

Nao Momitani au piano, répétition de la pièce Human landscapes: musique d’atelier, pour piano et laptop, Liège, 2023 / Nao Momitani on the piano, rehearsal for Human Landscapes: studio music, for piano and laptop, Liège, 2023

Judith Adler de Oliveira, Human Landscapes: musique d’atelier, pour piano et laptop, extrait de la partition, 2023 / Judith Adler de Oliveira, Human Landscapes: studio music, for piano and laptop, excerpt from the score, 2023

Consultation de l’oracle de Delphes en céramique à figures rouges, vers 440-430 av. J.-C., par le peintre de Kodros (Altes Museum de Berlin, F2538, 141668) / Consulting the Oracle of Delphi. Ceramic kylix with red figures, around 440-430 B.C., by the Codrus Painter (Altes Museum de Berlin, F2538, 141668)

Cette recherche artistique constitue une exploration de la notion d’espace en composition par une approche sensorielle, conceptuelle, pratique et artistique, qui permet ainsi une circulation dans ses différentes dimensions. La question de la spatialisation par la diffusion sonore ayant déjà été abondamment traitée, cette recherche se concentre essentiellement sur la musique acoustique. L’approche sensorielle s’est concrétisée par la rédaction d’un « journal d’espace » et par l’élaboration d’un protocole-type d’archéo-acoustique et d’un protocole expérimental d’exploration in situ (présentés ci-après).

Cette recherche avait notamment pour objectif le développement d’un outillage conceptuel et technique visant à faciliter l’intégration de l’espace dans la composition musicale : typologie des dispositifs, conventions graphiques, gestuelle de direction, terminologie, possibilités et limitations. Dans cette optique, des ateliers ont été proposés aux Conservatoires royaux de Mons (Arts²) et de Liège, et des entretiens ont été menés auprès d’artistes et de professionnel·les du son.

En composition, l’espace est traditionnellement considéré comme un paramètre musical. Les textes, arrangements et compositions réalisés dans le cadre de cette recherche visent à élargir cette conception de l’espace et à en déployer les potentialités. Si la musique spatialisée par diffusion a été évitée, cela n’exclut pas le recours à l’électronique dans les compositions. Ces dernières explorent divers dispositifs et déploient des espaces fictifs (A Walk Through Mnemonic Spaces, pour quintet, 2024), interdits (The Ocean’s Guest, électronique, 2024), intérieurs et picturaux (Human Landscapes, pour piano et laptop, 2023), mais aussi des espaces de danse (Humanimal, suite pour quintet à vent et percussions, 2024), et des espaces rituels (…de la bouche d’une Pythie, pour ensemble, 2025).

Écouter penser l’espace : élaboration d’un protocole

Genèse du protocole

Le protocole d’exploration in situ « écouter penser l’espace » est le résultat d’expérimentations vocales dans divers espaces (sites urbains, historiques, naturels). Il procède d’une démarche incarnée, dans laquelle la présence, l’écoute et la voix agissent comme révélateurs de la relation symbiotique qu’entretiennent le son et l’espace. Pour nos sens, l’espace est informe, en devenir, jusqu’à ce que le son projeté en lui l’informe de ses contours : l’espace se fait corne d’abondance, dont les ressources inépuisables ne demandent qu’à être dévoilées. Simple épaississement de l’espace, la matière de notre corps est elle aussi recrutée par le son, et trouve dans son environnement vibrant une sorte d’extension, à la manière des oiseaux dont le territoire sonore est une extension du corps1.

Ce protocole porte la trace de divers courants de pensée et disciplines. L’approche phénoménologique de Merleau-Ponty2 irrigue cette vision d’une présence incarnée et située et d’un espace qui dépasse le géométrique : « La phénoménologie merleaupontienne reconnaît et décrit la pluralité des expériences du spatial qu’elle fait remonter jusqu’e un espace subjectif général, celui de la perception »3 ; plus important, « notre corps n’est pas d’abord dans l’espace : il est à l’espace »4. D’autre part, le répertoire des effets sonores du groupe de recherche du CRESSON5 a livré un éclairage précieux sur la perception sonore dans les espaces construits.

Des recherches sur les lieux à l’acoustique remarquable m’ont menée aux travaux de Iégor Reznikoff, qui se sont avérés particulièrement fertiles dans ce contexte : ce pionnier de l’archéo-acoustique explore les propriétés acoustiques des grottes et établit la corrélation entre la présence de peintures pariétales et celle de singularités acoustiques6. Une étape préalable à l’élaboration du protocole Écouter penser l’espace a consisté en l’élaboration, sur base de plusieurs articles scientifiques présentant des expériences réalisées dans des grottes d’Ariège et d’Espagne, d’un protocole-type d’archéo-acoustique. Son aspect rigoureux et sa focalisation sur le comportement du son dans un espace ne doivent pas nous en faire oublier la dimension profondément intuitive, sensorielle, et la perméabilité au rituel et à l’imaginaire, ce que I. Reznikoff a confirmé en entretien. Les usages anciens et probablement rituels de ces grottes sont inscrits en creux dans ces espaces millénaires ; là où les données collectées par des acousticiens s’avèrent peu probantes, I. Reznikoff constate que les outils les plus adéquats sont l’écoute et la voix, qui permettent un dialogue inespéré à travers le temps et l’espace.

Le protocole écouter penser l’espace détourne également une classification tripartite établie par Henri Lefebvre7, qui présente l’espace comme un produit social. Sa tentative de théorie unifiée distingue trois dimensions qui produisent l’espace par une interaction dialectique : l’espace perçu (pratique spatiale), l’espace conçu (représentations de l’espace), et l’espace vécu (espaces de représentation). Ces dimensions sont aussi désignées comme « formants », une allusion éclairante et directe à l’acoustique puisque les formants sont des fréquences de résonance.

Perçu, l’espace est appréhendé par le corps. Conçu, il est construit au départ de conventions qui permettent de le conceptualiser et d’en élaborer une représentation (qui est souvent motivée par la construction de rapports de pouvoirs et par l’assignation de fonctions) ; vécu, il rend compte du point de vue des usagers. Le protocole reprend ces trois dimensions. Jouant sur la polysémie de cet espace « conçu » (relevant chez Lefebvre de l’autorité, de l’État) nous élargissons cette dimension à l’organisation et la conceptualisation de l’espace en composition. La dimension vécue nous renvoie au caractère situé tant de l’expérience de l’espace que de l’expérience esthétique, et rend donc un espace de liberté à l’auditeur·ice. Au terme de « production » d’espace adopté par Lefebvre, nous préférons toutefois substituer celui de « création » d’espace (Armand Frémont8), plus pertinent dans ce contexte.

Protocole-type d’archéo-acoustique

d’après les travaux de Iégor Reznikoff et Michel Dauvois

Méthodologie pour le relevé et l’analyse des propriétés sonores des espaces bâtis et naturels (mesures objectives et subjectives).

Matériel
enregistreur ; carnet, crayon ; voix et éventuellement instruments ; diapason ; ordinateur et logiciel d’analyse sonore.
Phases
étude de terrain ; organisation des données ; interprétation des données.
Sources
les exemples ci-dessous sont tirés de :
  • Iégor Reznikoff, Michel Dauvois. « La dimension sonore des grottes ornées », Bulletin de la Société préhistorique française. Janvier 1988, tome 85, N°8, pp. 238-246 (R&D, 1988) ;
  • Margarita Díaz-Andreu & Carlos García Benito, Sound and Ritual in Levantine Art A Preliminary Study, in Music & Ritual: Bridging Material & Living Cultures, Raquel Jiménez Pasalodos / Rupert Till / Mark Howell (eds.), Publications of the ICTM Study Group on Music Archaeology, Vol. 1, Ekho Verlag,Berlin, 2013 (D&G, 2013)
Méthodologie pour l’étude de terrain
Choix du/des phénomènes acoustiques
déterminer les phénomènes acoustiques sur lesquels portera l’étude.

Exemples : écho, réverbération et résonances fréquentielles.

Choix des propriétés
déterminer quelles propriétés acoustiques seront étudiées et quantifiées.

Exemples : qualité, direction, nombre d’échos.

Type de mesure
préciser comment seront quantifiées ces propriétés.

Exemple (R&D, 1988) : dénombrement des échos ; réverbération échelonnée de 0 à 2 ; TR (temps de réverbération) supérieur à 2 secondes ; vibration sur 25m ; forte augmentation d’intensité.

Choix du lieu
circonscrire le lieu et ses différents espaces.
Sons
déterminer les sons-tests. Inclure des sons à différentes fréquences, et noter ceux qui provoquent une résonance.

Exemple 1 (D&G, 2013) : claps ; deux sifflets joués ensemble (l’un C7/C#7 et l’autre G7/G#7) ; sifflet G7/G#7 joué seul ; voix d’homme et de femme ensemble sur /a/, fréquence libre ; homme seul (grave) ; femme seule (aigu).

Exemple 2 (R&D, 1988) : voix musée (C1-G3), sifflements, harmoniques (jusqu’à G5).

Positions et déplacements
déterminer les positions de test.

Exemple (D&G, 2013) : envisager un double test face/dos au mur.

Exemple (R&D, 1988) : avancer au milieu, ou le long du mur. Les réponses résonantielles peuvent changer rapidement d’un endroit à l’autre.

Enregistrer les tests
au besoin, effectuer des tests supplémentaires après un premier examen des données.
Organisation des données :
Utiliser un spectrogramme
(ex : Sonic Visualiser) en appoint, afin de confronter le relevé auditif aux données enregistrées (vérifier les fréquences résonantielles, le dénombrement des échos, les variations d’intensité).
Classer les données en tableau
phénomènes acoustiques/propriétés/mesure.
Cartographie
effectuer une cartographie sonore reprenant les caractéristiques et les singularités acoustiques du lieu. Préciser la situation et l’orientation qui donnent la meilleure réponse (noter : direction du son émis ; intensité et durée, point d’origine de la réponse).

Exemple (R&D, 1988) : emplacement des lieux à résonance accentuée et à résonance forte, lieux dont l’acoustique évoque quelque chose (ex : animal) ; identifier les fréquences résonantielles fondamentales sur la carte.

Interprétation des données :
Analyser
les caractéristiques et singularités. Relever des tendances.

Exemple (R&D, 1988) : corrélation directe entre la présence d’une singularité acoustique et celle de peintures pariétales.

Réévaluer
le protocole au besoin.

Protocole d’exploration in situ : écouter penser l’espace

Méthodologie de découverte sensorielle et acoustique d’un lieu, à l’usage des artistes, en vue d’une composition, d’une performance, d’une installation.

Matériel : crayon et carnet ; dictaphone pour enregistrer les impressions au vol ; voix et éventuellement instrument.

Phases : circulation entre les trois dimensions : espace perçu (sensoriel) ; espace conçu (articulation espace / acoustique / composition) ; espace vécu (appropriation)

L’espace perçu

Franchir le seuil

Irruption dans un lieu donné.

Caillou dans la mare : comment cette irruption-disruption perturbe-t-elle la configuration des lieux ?

Le corps s’avance, se place, remplace : il est un simple épaississement de l’espace. Quelle pression le corps exerce-t-il sur la toile de l’espace-temps ? Quelles courbures, quels plis se dessinent-ils à son abord ?

Le lieu se déverse-t-il en nous, ou basculons-nous dans le lieu ? La matière bouillonne : condensation ou sublimation, concentration ou expansion ?

Première impression : comment ce lieu s’imprime-t-il en nous, et quelle empreinte y laissons-nous ?

Plus tard, à mesure que nous prendrons connaissance des lieux, l’empreinte cèdera le pas à l’emprunt : l’espace empruntera notre corps pour mieux se découvrir. Notre corps en expansion se calquera sur cet espace, qui ourlera le bout de nos doigts comme un nouvel ensemble de phalanges.

Faire co-naissance du lieu.

Prendre place/rendre place
Point fixe : devenir lieu

Entrer dans un lieu.
S’asseoir au centre.
S’asseoir : en tailleur, à genoux, sur une chaise.

Prendre place.

S’immobiliser. Et comme un caméléon, l’œil vide et fixe, louchant comiquement de part et d’autre de sa grosse tête écailleuse, gueule entrouverte, se fondre dans le décor.
Comme le caméléon qui a cette faculté suprême de changer d’ordre, passant instantanément de l’animal au minéral : se désanimer.
Rendre place.
Devenir immobile. Par vase communiquant, accueillir le mouvement des choses immobiles. Les rôles s’inversent : le lieu s’anime.
Être lieu avant d’être vivant.

Ecouter

La respiration se fait plus ample. Laisser venir les sons. À l’image des « oreilles d’or » qui mettaient leurs capacités auditives hors-normes au service des sous-marins, sonder cet océan d’air. Fermer les yeux, laisser le corps tout entier vibrer en réponse comme une oreille, jusqu’à toucher les sons.

Les sons franchissent le seuil de la perception, clairsemés d’abord, puis plus nombreux. Nous les organisons dans l’espace avec une précision exceptionnelle pour le règne animal, sur trois axes : élévation, azimut et distance. Ils sont dedans, dehors, continus ou discontinus, mouvants ou fixes. Identifiables ou inconnus. L'intention transforme et reconfigure continuellement l’espace sonore.

Prospection vocale
Son fixe
Premiers sons
Produire quelques sons ad lib. Tourner sur soi en chantant (un appel, un fragment mélodique, un mantra). Fontaine sonore et ondoiements : que répond le lieu ? Est-ce que le son rayonne, vibre, disparaît, tombe ?
Impulsions
Produire des impulsions brèves et sèches, à la voix (plosives : k, t, p + a) et au corps (snap, stomp & slap) dans les 4 directions. Déceler l’enveloppe du son (ADSR). Repérer les réverbérations.
Mise en vibration
Produire des sons longs (musés, puis voyelles o, a). Varier les hauteurs pour repérer les fréquences résonantielles. Quelques sirènes ou fusées.
Son en mouvement
Se déplacer
explorer le lieu suivant l’envie, infléchir sa course en suivant les dynamiques invisibles qui le parcourent. Effleurer les murs. Se nicher dans les accidents de terrain. Regarder en haut, en bas. Marcher au ralenti. Tourner sur soi-même. Se coucher, rouler par terre, étendre son corps sur toute la surface disponible.
Prospecter vocalement
à nouveau, en se déplaçant dans tout l’espace.
Chanter
en marchant, comme on jette un filet à l’eau.
Noter les singularités acoustiques
qualités de réverbération ; fréquences résonantes ; échos. Seuils, ruptures acoustiques.

L’espace conçu

Cartographier les singularités acoustiques. Cartographier les sensations spatiales.

Articulation du lieu
les espaces sont-ils enchâssés, communicants, stratifiés, unitaires, fondus, intriqués, fragmentés, fissurés, fertilisés, pétrifiés, évanouis, informes?

Que suggère cet espace dans sa dimension sociale et politique ? Quels sont ses usages ? Qui le fréquente ? Qu’y fait-on ? Quelle mémoire porte-t-il ?

Comment inviter les singularités de ce lieu et de ses usages dans la composition ?

De ce réservoir de possibles, quelles potentialités veut-on faire advenir ? Quelles décisions allons-nous prendre ?

L’espace vécu

Quels symboles, quelles métaphores, quelles images subliminales surgissent-elles ?

C’est un espace de liberté, de génération et de transformation, où se situera l’expérience artistique.

Circuler en spirale entre ces différentes dimensions de l’espace.

L’espace sonore dans la composition

Convoquer l’espace dans le sonore

Au-delà de l’expérience sensorielle et de la cartographie sonore, il faut déterminer quels aspects du comportement du son dans l’espace pourront être retenus dans une composition. Distinguons au préalable la mise en espace (répartition des interprètes en des lieux fixes dans l’espace) de la mise en mouvement (les interprètes sont en mouvement pendant l’exécution). Le/la compositeurice pourra intégrer la donnée du son dans l’espace en portant son attention sur les repères auditifs de l’auditeur·ice, les spécificités acoustiques du lieu, et la mise en mouvement des interprètes et/ou du public.

Dans le cas d’un public fixe (ou à circulation limitée), la mise en espace peut être doublée d’une mise en mouvement des interprètes plus développée car le public pourra pleinement distinguer la spatialisation des sons autour de lui. Dans le cas d’un déplacement du public, le contrôle sur l’écoute se réduit. La scénographie doit être soigneusement réfléchie, la mise en mouvement des interprètes permettant de créer l’événement à des moments choisis, voire d’orienter le flux des auditeur·ices vers un espace donné. Le parti peut aussi être pris d’abandonner tout le dispositif au public qui se livre à une exploration libre.

Typologie des dispositifs

L’analyse du répertoire permet de dégager les principaux dispositifs : la mise en espace est fixe, et frontale ou dispersée. La mise en mouvement peut porter sur les interprètes, le public, ou les deux. Le répertoire considéré s’étend des chants des premiers chrétiens à nos jours, et compte notamment Thomas Tallis, Giovanni Gabrieli, Adrien Willaert, Claudio Monteverdi, Henry Purcell, Hector Berlioz, Gustav Mahler, Richard Strauss, Charles Ives, Pierre Boulez, Iannis Xenakis, Karlheinz Stockhausen, Luigi Nono, Arseny Avraamov, Alvin Lucier, Rebecca Saunders ou encore Serge Verstockt.

Ce relevé nous a permis d’identifier les dispositifs les plus usités : l’immersion, la déambulation, le jeu hors-scène, les imitations acoustiques (ex : écho).

L’immersion
  • Semi-circulaire : Karlheinz Stockhausen, Gruppen (1958)
  • Circulaire (circonférence) : Iannis Xenakis, Persephassa (1969) ; Drie, Serge Verstockt
  • Circulaire (aire) : Iannis Xenakis,Terretêktorh, (1966)
  • Circulaire avec élévation : Thomas Tallis, Spem in Allium nunquam habui (1570) ; Hector Berlioz, Grande Messe des Morts (1834)
  • Sphérique : Karlheinz Stockhausen, pavillon d’Osaka (1970) ; Luigi Nono, Prometeo ;
La déambulation : errance ou itinéraire
  • Musicien mobile : Office des ténèbres ; Luigi Nono, Hay que caminar (1989) ; Iannis Xenakis, Eonta (1964) ;
  • Public mobile : David Lang, Mile-long opera (2008) ; Rebecca Saunders, Chroma (2002)
Le dédoublement sonore
  • L’antiphonie : récitation de psaumes ;
  • Echo : imitation du phénomène acoustique. Monteverdi, L’Orfeo, Acte III, Possente Spirto (1607) ; Henry Purcell, Didon et Enée, Acte II, Prélude & chœur des sorcières (1689)
Délocalisation : jeu hors-scène

Charles Ives, The Unanswered Question (1908) ; Gustav Mahler, Symphonie 2 – final (1895) ; Hector Berlioz, Symphonie Fantastique - III. Scène aux champs (1830)

La notation

Des systèmes de notation chorégraphique de Raoul-Auger Feuillet & Beauchamps, Stepanov, Laban, Benesh, Eshkol-Wachman Movement Notation, ou encore la notation Conté, il est possible d’extraire certains principes, mais ces systèmes sont trop détaillés pour les besoins d’une composition. La notation dépendra de la relation qui s’établit entre le lieu d’exécution et la partition :

  • œuvre conçue pour un lieu donné, tirant parti de ses spécificités acoustiques et architecturales.
  • œuvre partiellement transférable : moyennant adaptations (Rebecca Saunders, Chroma).
  • œuvre détachée du lieu

La notation dépendra aussi du dispositif de mise en espace et en mouvement :

  • Fixe-frontal : un plan de scène dans la notice suffit généralement.
  • Fixe-dispersé : un plan de scène avec instructions numérotées ; un story-board ; repères dans la partition.
  • Mobile (interprètes et/ou public) : instructions écrites dans la notice et dans la partition ; codification des trajets, notation chorégraphique sommaire, vidéo explicative.

Gestuelle de direction

Il peut être préférable de convenir d’une gestuelle pour orienter les comportements des interprètes dans l’espace, en appoint de la partition. Le soundpainting est un langage gestuel de composition instantanée et multidisciplinaire inventé par Walter Thompson en 1974, et dont les signes peuvent aisément être employés dans ce contexte. Une demande de soundpainting suit la syntaxe suivante : « qui ; quoi ; comment ; quand ». Relevé des signes les plus utiles :

Qui ? Adresse à un·e interprète
  • signe par famille d’instrument
  • désigner du doigt
  • numéroter les groupes/les interprètes (signe + chiffre)
Quoi ?
  • Signe « palette » + chiffre : déclenche une section travaillée en amont. Ex : séquence de déplacements telle que consignée dans la partition.
  • Signes d’actions (marcher, s’asseoir, se synchroniser, etc.).
Comment ?
  • Signes influant sur la densité, la vitesse, la localisation du mouvement.
Quand ? Déclenchement d’une action
  • « play » (départ exact) et « stop ».
  • « dans les quelques secondes/X minutes » (départ approximatif).

Composition : la forme informée par l’espace

L’impulsion première de cette recherche remonte à des expérimentations menées avec « La drache », chœur féminin a capella qui a chanté dans des contextes insolites. Cette pratique du chant traditionnel et improvisé in situ a remis en perspective le travail de composition : la nécessité s’est fait sentir de réfléchir aux conséquences du passage à l’écrit. Les développements inattendus de cette recherche sont, d’une part, une production de textes et de protocoles, et d’autre part, la réalisation de compositions dans lesquelles la notion d’espace intervient autrement que comme simple paramètre sonore. Ci-dessous une brève présentation de compositions dans lesquelles la forme est informée par l’espace au point que certaines relèvent du palimpsestes spatial. D’autres compositions font surgir un espace rituel ou intime et leur langage musical oscille entre plusieurs dimensions de l’espace. Elles se situent dans une démarche d’ouverture interdisciplinaire et un dévoilement continuel du sens par les sens.

Human Landscapes

Pour piano préparé et laptop

Création par le duo LAPS, 20/10/2023 au Loop Festival 2023, Bruxelles.

Visée
concilier l’expérience sensorielle d’un espace physique et d'un espace mental, intérieur. Dans ce cas : interaction entre l’œuvre en train de se faire, l’espace physique de l’atelier, et l’espace intérieur de l’artiste au travail.
Matériau
piano préparé (en temps réel et enregistré) ; étude de terrain : collecte de sons dans l’atelier de l’artiste Caroll Adler, pendant son travail sur les Human Landscapes. Des gestes picturaux sont transposés au piano (frotter, gratter, frapper, aimanter…) et témoignent de la distorsion qui opère lors du passage d’un espace à l’autre.

The Ocean’s guest

Pièce électronique, 2024

Sortie en ligne le 01/11/2024, projet Sounds of Migration, coll. Cities & Memories, COMPAS, Oxford University. Installation performance spatialisée intéractive 6-8/11/2024, Pitt Rivers Museum.

Sélectionnée suite à un appel à re-composer les sons d’une base d’enregistrements liés à la thématique de la migration.

Visée
mettre en évidence le caractère situé de l’expérience spatiale. Deux expériences intérieures divergentes d’un espace physique partagé.
Matériau
enregistrement réalisé en Indonésie : deux hommes assistent au lever du soleil, l’un en situation de migration choisie, et l’autre sans possibilité d’émigration. La recomposition sonore repose sur une représentation de l’élément maritime (rôle de la mer dans le parcours de migration ; par ailleurs, la mer ne peut nous accueillir que de manière temporaire). Des opérations de friction et d’attrition (sur corde, sur verre) mettent en évidence la proximité de ces expériences inconciliables.

Humanimal

Suite de quatre danses pour quintet à vents (flûte, hautbois, clarinette & cl. Basse, cor et basson) et percussions.

Création par l’ensemble Styx, au Bal Contemporain, Ars Musica, 15/11/2024, Bruxelles.

Visée
mise en mouvement de l’auditeur·ice (bal contemporain avec chorégraphie participative).
Matériau
chaque composition est conçue en référence au mouvement d’un animal dans un contexte précis : parade nuptiale du paradisier ; acrobaties de l’hermine en chasse ; déplacements des ours en station debout ; tarentelle, danse de transe qui vise à guérir des piqûres de tarentule.

A Walk Through Mnemonic Spaces

Pour quintette (flûte, clarinette, piano, violon, violoncelle).

Création par DME ensemble, 20/01/2025, Lisboa Incomum, Portugal ; 23/01/2025, Loop Festival 2025, Bruxelles.

Visée
concilier les notions d’espace physique architectural et d’espace fictif et mémoriel.

Dispositif : le piano (étendu et amplifié) est traité comme un espace résonnant. Les instrumentistes sont spatialisés (et ponctuellement mis en mouvement) autour des auditeur·ices.

Matériau
une pratique antique de mémorisation articule toute la composition. L’art de mémoire consiste à élaborer un palais mental, puis à y effectuer un parcours en y déposant des éléments que l’on souhaite mémoriser, en association avec des images qui frappent l’imaginaire. Dans la composition, le palais de mémoire est présenté comme une succession de cinq « espaces » qui sont retraversés et investis par des allusions sonores reconnaissables (comptines, citations, cris d’animaux, alarmes…), cette mémoire partagée constituant une forme de résonance ou d’ombre acoustique de la pièce.

…de la bouche d’une Pythie

Pour ensemble

Création 7/10/2025, Festival Mosaïques, Bruxelles.

Visée
palimpseste spatial. L’architecture d’un espace rituel (temple d’Apollon, Delphes) donne forme à la composition.
Matériau
La forme suit le déroulement d’une consultation oraculaire, rituel codifié dont chaque moment se déroule dans un espace dédié. La partition la voie sacrée (route menant jusqu’au temple), le pronaos et le naos (seuil et pièce principale), auxquels succède l’adyton, où se trouve l’omphalos (« nombril du monde ») et se conclut sur le glissement des fatalités. Citation du premier hymne delphique (l’une des plus anciennes mélodies grecques). Le pouvoir prophétique de la Pythie résonne avec la parole quasi-oraculaire des intelligences artificielles et génératives, ouvrant d’autres espaces à prospecter.


  1. Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes sud, Arles, 2019. 

  2. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, Tel, Paris, 1976. 

  3. Miklos Vetö, L’Eidétique de l’espace chez Merleau-Ponty, Archives de philosophie, 71(3), 2008, pp 407‑438. 

  4. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, Tel, Paris, 1976, p. 537. 

  5. Jean-François Augoyard & Henry Torgue, À l’écoute de l’environnement : Répertoire des effets sonores, Editions Parenthèses, Marseille, 1995. 

  6. Iégor Reznikoff, La Dimension sonore des grottes paléolithiques et des rochers à peintures, L’art pléistocène dans le monde, Actes du Congrès IFRAO, Tarascon-sur-Ariège, septembre 2010, Symposium « Art pléistocène en Europe ». N° spécial de Préhistoire, Art et Sociétés, Bulletin de la Société Préhistorique Ariège-Pyrénées, 2012 https://www.academia.edu/42342929/La_dimension_sonore_des_grottes_pal%C3%A9olithiques_et_des_rochers_%C3%A0_peintures 

  7. Henry Lefebvre, La Production de l'espace, L’Homme et la société, n°31-32, pp 15-32. 

  8. Armand Frémont, La Région, espace vécu, Presses universitaires de France, 1976 

Judith Adler de Oliveira est une compositrice basée à Bruxelles et active à l’international. Professeure à ARTS², membre du Collegium de l’Académie royale de Belgique, elle s’intéresse notamment au déplacement et à la réactualisation de sources et de pratiques anciennes.

creationmusicale.be/fr/judith-adler-de-oliveira