A/R n°6

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Superpositions / Superimpositions
Superpositions : visite des espaces de l'abbaye, de l'institut et de l'école de La Cambre guidée par la voix d'un archiviste de l'IGN. Cartographie au 1/1000, 2025. / Superimpositions: visit of the spaces of the Abbey, the institute, and La Cambre, guided by the voice of an IGN archivist. Cartography at 1:1000 scale, 2025.
Source: archive de l'IGN à La Cambre, OpenStreetMap, Urbis, Bruxelles Environnement.
Minutes verticales / Vertical Minutes
Minutes verticales : à travers les marais et les tourbières entre 1912 et 2025 et du 1/200 000 au 1/20 000. Composition graphique, 2025. / Vertical Minutes: through the bogs and marshes between 1912 and 2025 and from 1:200 000 to 1:20 000. Graphic composition, 2025.
Source: archive de l'IGN à La Cambre, IGN portail, photographie.
Empilements / Stacks
Empilements : suite des opérations pour l’établissement de la carte de Belgique au 1:50 000. Composition graphique, 2025. / Stacks: the next steps in establishing a 1:50 000 scale maps of Belgium.
Source: archive de l'IGN à La Cambre.

L’archive de l’IGN à La Cambre

L’Institut Géographique National (IGN) est un établissement public fédéral qui produit et diffuse les données géographiques de référence pour l’ensemble de la Belgique. Son histoire a constitué un patrimoine exceptionnel de cartes et de documents. Crée en 1831, le Dépôt de la Guerre et Topographie (DGT), est un service militaire chargé d’établir les cartes de la Belgique. En 1878, il devient l’Institut Cartographique Militaire (ICM) et s’installe à l’abbaye de La Cambre à Ixelles sur le site où se trouve l’École Royale Militaire depuis 1872. Dans les bâtiments se concentrent pendant près d’un siècle les ateliers, laboratoires et bureaux de la cartographie nationale. L’École Royale Militaire quitte les lieux en 1908 laissant place à l’ICM qui prend le nom d’Institut Géographique Militaire en 1947. L’IGM est démilitarisée en 1976 pour devenir l’Institut Géographique National.

Telle une pierre lithographique brisée, l’IGN a été forcée de quitter l’abbaye de La Cambre en 2020. Une grande partie des documents et cartes relatifs à son histoire ont été légués aux archives Générales du Royaume tandis que les cartes de collections et autres instruments de mesure ont rejoint les tiroirs de la Bibliothèque Royale de Belgique, du Musée de l’Armée ou de l’Université de Gand. Le processus archivistique à cependant délaissé un ensemble de traces et cartes dispersées dans les bâtiments du site de La Cambre. Celles-ci ont été rassemblées tant que possible dans un grenier lors d’une première performance collective qui visait à les sauver de la destruction. Elles sont, depuis 2023, au cœur d’une recherche artistique collective (FNRS-FRArt) dont l’objet n’est pas de restaurer l’archive selon les protocoles de l’archivistique, mais bien d’en éprouver la vitalité, d’interroger ses codes graphiques et de redécouvrir ses usages en expérimentant des états de rencontres entre cette archive cartographique et divers publics. À cette fin, la recherche s’est nourrie d’expériences performatives dont les traces participent à la redéfinition de cette archive délaissée.

Plusieurs heures d’enregistrements des récits de Jean-Luc Parmentier (ancien cartographe au complément et archiviste à l’IGN), Valérie Gevers (architecte et dessinatrice), Virginie Pigeon (paysagiste), Sophie Boiron (graphiste et cartographe), Julie Vanderhaeghen (développeuse de systèmes d’informations géographiques), Milady Renoir (poétesse-performeuse), ainsi que ceux des participant·es aux ateliers et performances ont été capturés par Frédérique Franke (musicienne et graveuse). Ces enregistrements constituent une archive audio où se tissent récits de cartes, de gestes, d’espaces et réflexions sur le métier de cartographe. Ces voix, associées à la redécouverte matérielle du fonds, donnent chair à une mémoire collective qui dépasse les documents eux-mêmes. En parallèle, un inventaire narratif du fonds d’archives a été établi, accompagné d’une collection photographique des cartes arpentées. De manière complémentaire, la compilation d’une bibliothèque de références partagées, réunissant des documents cartographiques, non issus de l’IGN, nous a permis d’élargir le champ, de replacer les productions de l’Institut dans un horizon plus vaste de représentations du territoire.

Comme évoqué plus haut, la démarche ne relève pas de l’archivistique. Elle se situe dans une pratique fondée sur l’écoute, l’écriture collective et l’expérience spatiale de nos corps par rapport à ces cartes et à ce qu’elles représentent. Elle engage aussi une réflexion sur le classement afin de remobiliser le fonds, d’en proposer une nouvelle lecture sans le figer dans une logique de conservation passive. Les trois visuels présentés ci-dessous sont trois lectures de paysages sous un prisme graphique — la représentation de l’eau — et un système de classement sous-jacent à la raison d’être du document. Chacune de ces lectures propose une manière spécifique de « faire parler » l’archive en cherchant l’eau dans le système de classement et en réinterprétant la grille cartographique, omniprésente dans les documents de l’IGN. Cette grille qui organise l’espace de la représentation, ouvre ici sur des fragments d’entretiens, des bouts d’images et des bouts d’histoire.

La première lecture opérée par Marine Declève (urbaniste et historienne de l’art) est une rédaction à partir d’un plan colorié des bâtiments occupés par l’IGN à l’abbaye de la Cambre où le Maelbeek prend sa source. Réalisé par les Services Généraux à l’échelle 1:250, ce plan distingue par un code chromatique les fonctions des bâtiments liées aux différents services de l’IGN. En le confrontant à d’autres plans d’occupation et aux témoignages oraux recueillis, un système d’informations géographiques a été reconstitué, permettant de superposer les traces et d’interroger l’espace même où ces cartes furent produites — et où elles sont amenées à servir de support à de nouvelles formes d’écritures collectives. Dans la deuxième lecture, Sophie Boiron (graphiste et cartographe) consulte l’Aide-mémoire à l’usage des Officiers et Agents cartographes chargés du Service du Complément (Direction de la Phototopographie, 1962) et se confronte au lexique. À travers un montage autour du mot « tourbière », la recherche se déplace vers le vocabulaire utilisé pour construire les légendes cartographiques. Cette approche met en lumière les glissements sémantiques entre le terrain qu’on observe et le lexique associé à un code graphique qui le désigne. La troisième lecture, proposée par Pierre Huyghebaert (graphiste et typographe) est inspirée du manuel Instructions pour l’élaboration de la carte de la Belgique au 1:50 000 par voie de gravure et décalcomanie sur matière plastique (Direction de la Cartographie de l’Institut Géographique Militaire, 1970). Il s’agit d’un organigramme détaillant la chaîne complète des opérations pour établir la carte de Belgique, depuis les travaux préparatoires jusqu’à la décision de conserver ou de détruire certains documents. Ce schéma, d’une rigueur militaire, expose la logique de rationalisation d’un savoir-faire devenu anachronique depuis la numérisation. Il interroge la manière dont nous produisons désormais des cartes — sans cette succession d’étapes manuelles, sans cette matérialité du geste gravé, sans l’impression des écritures hydrographiques.

Ces trois lectures tracent trois voies d’accès à l’archive et au paysage de l’eau : le plan est une entrée spatiale, l’aide-mémoire une entrée lexicale, l’organigramme une entrée séquentielle. Ensemble, ils constituent une tentative de faire parler l’archive par recoupements, dialogues et montages. L’enjeu n’est pas tant de classer que de relier, de faire surgir des correspondances entre l’inventaire textuel de l’archive, les résonances audio, et le corps à corps qui s’est engagé avec les matériaux rescapés. Le projet autour de l’archive devient ainsi un espace de rencontres qui se dessine de manière méthodique et poétique au croisement de ces trois approches — spatiale, lexicale, séquentielle — pour rendre à l’archive sa capacité à susciter des imaginaires. L’enjeu n’est pas de refermer le dossier, mais d’en rouvrir les plis, d’inventer des modes de lecture où la carte, le récit et le document cessent d’être des objets figés pour devenir des formes en perpétuel mouvement.

Superpositions

La page sur laquelle ce texte est imprimé a un jour été blanche. Les traits des mots s’y sont imprimés pour rendre visibles les pensées qui me traversent l’esprit alors que j’arpente le site de l’abbaye de La Cambre sur un plan colorié issu de l’archive dispersée de l’IGN. Dans le texte, la présence de l’astérisque * indique un renvoi au dessin de la carte.

Les blancs des textes. Les blancs des cartes. Les blancs de l’histoire.

Initier un parcours dans les blancs de ce plan colorié. Mettre des couleurs dans les blancs qui rendent visible la dispersion de l’archive dans des lieux concrets. Accumuler les traces des gestes et des techniques pour reconstituer les blancs de l’histoire. Écrire, annoter pour entrer dans l’épaisseur du récit aux différentes échelles du territoire et de la narration. Couches de polygones, points et lignes. Déterminer quel texte s’affiche à quelle échelle pour traduire une perception de ces espaces, de la page au paysage. En surcharges, les sons*, images et sensations liés à la présence de l’eau*, des arbres* ou du sable bruxellien* se superposent aux traces matérielles du passé, du présent et du futur, sur ce qui devient un bistre des écritures.

Bistre des écritures. Ce document constitue un des éléments d’appréciation fourni au personnel chargé de déterminer les écritures qui seront portées sur la carte. (Extrait de l’Aide-mémoire, op.cit. 1962, p.6).

Toutes ces feuilles de papiers à inventorier sont des espaces et des histoires à arpenter. Dans ce tas de papiers se trouve le plan colorié de l’Institut Géographique National à La Cambre, un document technique manipulé par les agent·es de l’IGN. Il y a longtemps, une personne a imprimé sur cette feuille blanche un plan sur lequel i·elle a colorié à la main l’organisation chorographique et chorégraphique de l’établissement de la cartographie belge. Sur ce plan, s’entremêlent les ateliers d’impression*, les laboratoires photographiques* et de géodésie*. Ce plan est vide d’eau, le Maelbeek n’y coule pas. Pas de sable, pas d’arbres. Remettre l’eau*, le sable* et les arbres*.

En arpentant le site à mesure de pas, c’est dans un laboratoire photo du bloc B* que nous avons déroulé ce plan. Le rouleau dans lequel il se trouvait comprenait d’autres exemplaires sans couleurs ni annotations. Placé dans un système de rangement sophistiqué permettant de le manipuler, ce rouleau se trouvait à côté d’autres plans techniques oubliés dont un plan d’implantation à l’échelle du site et des plans d’occupation numérotés et légendés des locaux des caves, du premier et du second étage. La feuille du rez-de-chaussée, probablement plus manipulée que les autres, n’y était plus.

Le plan original décompose sur l’espace de la page les différents étages des bâtiments occupés par l’IGN. Dans la rédaction proposée ici, le rez-de-chaussée* a été découpé et superposé aux autres documents. Chaque couleur correspond à une fonction : les bureaux et vestiaires en bleu clair, les magasins de papier en rouge, les imprimeries en bleu foncé, les laboratoires photo en mauve, les salles d’ordinateur en brun, les ateliers en terracotta. Une légende signale aussi la présence des dispositifs de sécurité – détecteurs ioniques, thermiques ou de flammes, boutons d’alerte et klaxons d’alarme. Leurs bruits se dessinent autant que la poétique des gestes des artisan·es cartographes et que la matérialité des murs de soutènement recomposés en pierres lithographiques*.

Superposer cela sur le bistre d’écritures. Reporter des extraits audio des récits de Jean-Luc* [audio 1-17], Pierre et Sophie. Annoter avec d’autres sources d’informations.

Comment se mettre à écrire sur des documents dont on ne connaît pas la valeur ? Un doute, un syndrome de Diogène, un trouble s’installe. Lié au rapport affectif que nous entretenons avec cette archive. Telle une résistance instinctive à altérer l’état dans lequel ces documents se sont présentés à nous. Conserver une image de l’organisation spatiale comme un indice à décoder pour comprendre l’histoire de cette présence cartographique. Ne pas imposer de sens définitif à un nouveau récit porté sur une page blanche. L’espace du système d’informations et des enregistrements devient notre brouillon de surcharges, les formes résonantes d’un état de rencontre entre des documents visuels et sonores, rescapés d’un grenier.

Rédiger une nouvelle version du plan colorié de l’IGN. Se mettre d’accord collectivement sur les écritures à reporter sur le bistre. Le geste de sauvegarde serait ainsi prolongé par le dessin collectif d’une forme de mémoire. L’envie d’aménager un atelier de retransmission cartographique dans le grenier de La Cambre fait écho à tout cela. Ces cartes sont des vecteurs de liens, des œuvres interdisciplinaires, qui nécessitent pour être lues, un espace dédié où les interprétations collectives des surcharges textuelles qui s’infiltrent dans les blancs des cartes et de l’histoire pourraient être exposées, transmises et mises en relation avec d’autres fragments d’archive.

Minutes verticales

Les marécages et les tourbières du Cantal, de la Lozère m’habitent. Je m’y plonge partout de l’Irlande à la Belgique, de l’Estonie à la Finlande.

Depuis plusieurs années, on s’immerge dans les fonds bleus de l’IGN. On déplace, on regarde, on classe et on s’émerveille. Des couleurs pleines, des détails, des représentations, des encres, des motifs, des traits, des trames. Les premières choses que Jean-Luc nous tend, sont un bleu, un gris, de travail, mais aussi surtout l’Aide-mémoire à l’usage des officiers et agents cartographes chargés du service du complément (1962). Un petit livre rose qui accompagne toute la carrière d’un agent cartographe (exclusivement masculin), avec des vis en laiton, des pages imprimées uniquement sur le recto, laissant le verso blanc prêt à recevoir des annotations, des années durant. Et donc surtout avec tous les détails de la planimétrie à représenter sur une carte. Dedans, les marais, les marécages, les tourbières, les claies, des étendues d’eau à remplir [audio 18].

L’Aide-mémoire nous indique les mots et les signes.

Tourbières

Définition : terrains marécageux d’où l’on extrait la tourbe. Représentation : représenter la végétation marécageuse suivant les conventions ordinaires ainsi que les claies. Écritures : néant.

Marécages

Définition : terrains spongieux, fortement imprégnés d’eau presque en permanence ; ils modifient très peu l’aspect de la végétation (prairies, landes, taillis, etc.) qui y pousse. Représentation : représenter la couverture végétale suivant les conventions habituelles ; recouvrir alors la partie marécageuse de rangées parallèles de tiretés bleus sans la limiter par un trait spécial.

Marais

Définition : dépressions emplies de vase recouverte d’une manière temporaire ou permanente d’eau stagnante et, dans lesquelles croît une végétation touffue de graminées typiques : roseaux, phragmites, massettes, etc. Au milieu de cette végétation peuvent apparaître des espaces d’eau libre. Représentation : entourer l’ensemble du marais d’un trait bleu ; cerner également d’un trait bleu les espaces d’eau libre, s’il en existe. Ces espaces d’eau libre (foncés sur la photo) seront recouverts de hachures bleues parallèles (signe étang) ; la partie du marais envahie par les roseaux (très clair sur les photos) sera recouverte de rangées parallèles de tiretés bleus. On n’indique pas de lettre de couverture végétale dans le marais mais bien dans les îles qui pourraient s’y trouver et qui seront dessinées dans la mesure du possible. Écritures : Les marais importants et connus sous un nom particulier, seront doublés de ce nom sur la photo. Ce toponyme est à reporter au bistre.

Claies

Définition : parties de tourbières recouvertes par les eaux. Représentation : les claies sont représentées par un signe conventionnel spécial ; délimiter la claie par un trait bleu ; ne rien mettre à l’intérieur. Écritures : néant.

Sur les cartes, au fil des étagères, des piles, des fardes, les signes des marécages, des tourbières, occupent un petit rectangle dans les légendes, et se transforment selon les échelles et au long des années.

Parler du dessous, de l’invisible, d’un double état, un état trompeur, comme un tunnel, un pont. La végétation d’un marécage est verticale [audio 19].

Les tourbières disparaissent dans les paysages en raison du dérèglement climatique et de l’occupation humaine. Les tourbières disparaissent aussi sur les cartes, seul leur état de « pièce d’eau permanente ou de non permanente » subsiste sur la légende du portail IGN. Il n’y a plus de catégorisation interne à ces deux catégories, seul cet état est signifiant à notre époque.

Les signes s’évaporent, les tourbières disparaissent. Est-ce qu’elles se déplient encore dans nos têtes ? Comment encore les imaginer si les cartes en sont vidées ? Comment y être attentif·ves sur le terrain s’il n’y a plus de signe, ni de vocabulaire, ni de langage [audio 20] ?

Une tourbière est un écosystème particulier composé principalement de plantes adaptées à un milieu gorgé en eau et dont les débris s’accumulent. La lente décomposition de ces éléments produit la tourbe, matière contenant jusqu’à 50% de carbone. L’époque de formation des tourbières en Europe remonte à ± 10 000 ans, c’est-à-dire à la fin des dernières glaciations1.

On ne s’arrête pas sur une tourbière, on tâte le terrain avec ses pieds, on tâte les limites de la tourbière, ses frontières, pour ne pas finir les pieds dans l’eau soudainement, se faire engloutir comme une erreur [audio 19]. On marche autour, à l’extérieur, sur ses limites. Des fois on marche au-dessus, sur des pontons de bois, ce qui nous permet d’appréhender de plus près ces tourbières. Et cet été, je m’y suis baignée. Se baigner dans l’étang d’une tourbière. Les pontons permettent de s’y approcher, là ils permettaient de s’y glisser, dans son eau. Chose impossible sans ponton, sans échelle. Être au milieu d’une tourbière, entourée de choses molles, à la frontière entre l’Estonie et la Russie. Être à l’intérieur du trait bleu, au milieu des traits parallèles bleus.

Empilements

La suite des opérations pour l’établissement de la carte de Belgique au 1:50 000 est un empilement de 22 couches de substrats de matières fossiles, films et zinc. Le diagramme détaille les différents supports spécifiques – astralon [audio 21 et 22], astrafoil, permatrace, stabilène, papier diazo, peel-coat, eidesco, films autoreversals, zinc offset. Mais aussi les opérations qui y trouvent place, bases de rédaction, minutes et stéréo-minutes, collationnements, surcopies, manuscrits fondamentaux et secondaires, surcharges, photolettrage, mise en train, impression. Entre ces supports, des mouvements croisés de circulation verticale tressent une trajectoire générale euclidienne et de ruissellement depuis les bases de rédaction métrique en haut du diagramme vers l’impression offset en bas.

Colonne 5, tas 3. 47 -1-4.5-6-8.7. Tirage photo bromure, très basse sensibilité noir blanc, en miroir pour la reproduction. Si je comprends bien ici on a un original.

Colonne 8, tas 1. Support métallique, peinture blanche, peut-être quelque chose qu’ils utilisaient pour ne pas que ça bouge. Calque. On n’a pas envie de retirer le calque parce qu’il est bien fixé à l’arrière quand même et je sais qu’on voit quand même assez bien ça a l’air d’être des originaux dessinés au tir ligne donc juste des lignes noires sur un fond blanc

(Inventaire narratif du fonds IGN à La Cambre réalisé pendant la recherche FRArt).

Il s’agit de travail humain qui est répété à de nombreuses reprises pour former l’ensemble des 57 cartes chargées de représenter le territoire belge. Certains coins marqués pointent les supports à conserver comme des objets durs, parmi le flux de ceux qui ne sont que temporaires. Les objets décrits grâce à cet empilement de labeur sont répartis sur les sept couches de couleur utilisées pour « établir la carte de Belgique ». Parmi ces couleurs, le bleu du réseau hydrographique, tramé quand, depuis une ligne d’épaisseur croissante, la largeur du cours d’eau dépasse 15 mètres, et 4,5 millimètres sur la carte.

Une petite flèche bleue est disposée dans le cadre dans le prolongement de l’axe des cours d’eau naturels représentés au moins par un trait de 3/10 mm d’épaisseur chaque fois que la source ne se situe pas dans la feuille ou qu’il n’est pas possible de déterminer formellement le sens d’écoulement de l’eau aux confluent des affluents éventuels. La flèche regarde vers le trait de coupure ou regarde à l’opposé suivant qu’elle est disposée, au choix, à l’entrée ou à la sortie de la feuille.

Ces très multiples opérations répondent toutes, directement ou indirectement, à l’empilement d’autres couches, les couches géologiques des roches-mères. Il y a 300 millions d’années, les poussées telluriques élèvent ce qui deviendra pour les humains la partie sud du pays. Depuis, la capillarité des roches, l’évaporation et la pluie, amènent de l’eau sur les sommets et les flancs. Le ruissellement depuis le massif ardennais, ses mouvements de pénéplanation puis de surrection, creusent des petites et larges vallées, réticulées depuis quelques fleuves jusqu’à des centaines de ruisseaux et torrents qui forment quelques bassins versants.

Chaque gamme d’occupants de ces reliefs, la flore sur les quelques décimètres d’épaisseur des pédo-paysages et la faune sur et sous la surface, entre autres de l’eau, interviennent à petite échelle. Ainsi chaque miette de terre passe par l’intestin d’un lombric au moins une fois tous les 50 ans. Depuis deux millénaires, une espèce érige des bâtiments, construit des voies de transport, accumule des déchets et creuse des canaux. Les habitants humains du territoire politique Belgique confient à un tout petit nombre (environ une personne sur 50 000 en 1970) la tâche de constituer une suite d’opérations pour produire des images en vue zénithale du résultat géologique, biologique et technique de transformation de la surface, à une échelle qui suit la même proportion. La construction de cette pile nécessite un grand soin, et un tout petit nombre de ce petit nombre, sans doute quelques personnes, dessinent une carte des opérations nécessaires à la production de la carte.

Malgré leurs efforts, malgré la volonté opiniâtre de produire une norme débarrassée d’ambiguïtés, des situations imprévues font surface. La diversité des situations à décrire produit des corrections au stylo-bille et au correcteur liquide blanc sur le diagramme rangé, touffu et imprimé. Des supports notés comme à détruire sont au contraire plutôt à garder. Malgré les efforts de calage des couleurs entre elles des imprimeurs dans le bâtiment A, le trait de la rive déborde en partie sur le tracé du pont. Le cours de l’eau, indifférente aux frontières et donc à quelle organisation la décrit, produit des collaborations entre les instituts de pays voisins pour ne pas interrompre sa représentation et son flux.

Lectures et écritures de paysages-classements

En clôture de cette période de recherche, il s’agit moins de refermer un dossier que d’en ouvrir les prolongements. L’exploration du fonds d’archives de l’Institut Géographique National à la Cambre a révélé combien la cartographie, loin d’être un simple outil de mesure, peut devenir un dispositif de mémoire et de relation. Les documents retrouvés — cartes, plans, manuels, organigrammes, instruments — forment un réseau de traces matérielles qui, mis en dialogue avec les récits oraux et des documents cartographiques contemporains dessinent un autre territoire : celui de la transmission. Ce travail, amorcé par un geste de sauvetage, s’est transformé en une expérience d’écriture collective fondée sur l’écoute et la volonté de réactivation.

L’un des enjeux majeurs pour la suite réside dans la préservation et la remobilisation de cette archive. Le fonds d’archives de l’IGN à La Cambre est un ensemble fragile, dispersé, souvent orphelin de contexte. La question n’est donc pas seulement de conserver, mais de concevoir un espace où la consultation soit aussi une forme d’activation. Plusieurs pistes se dessinent liées aux dispositifs artistiques expérimentés pendant le temps de la recherche : la création d’un lieu de conservation et de consultation à La Cambre, la constitution d’un fonds hybride décentralisé associant supports physiques dispersés chez des particuliers à des reproductions numériques et archives sonores accessibles en ligne, ou encore la mise en place de dispositifs performatifs où le public puisse éprouver la matérialité du corpus.

Par ailleurs, dans la perspective de conserver l’archive, la proposition d’un index de mots-clés permet de circuler entre les différents ensembles. Élaboré à partir des entretiens, des annotations, des légendes et des documents techniques, cet index ne vise pas à ordonner l’archive selon une logique hiérarchique, mais à ouvrir des chemins de lecture transversaux à partir des entrées explorées ci-dessus : une entrée spatiale, qui relie l’espace de la page aux récits d’usages de l’espace paysagé, une entrée lexicale, fondée sur le vocabulaire spécifique des légendes cartographiques (comme le mot « tourbière », qui a servi de point de départ au montage ci-dessus), une entrée séquentielle, qui suit la chaîne de production des cartes.

Cet index fonctionne comme une grille ouverte : il permet de naviguer d’un document à l’autre, d’un mot à une voix, d’une image à un lieu. Il rend l’archive poreuse, vivante, traversée de correspondances inattendues. C’est une forme d’outil de recherche, mais aussi un espace d’invention, où la lecture devient un acte créatif.

L’intérêt de conserver cette archive réside dans ce potentiel d’activation. Il ne s’agit pas de fétichiser les objets retrouvés, mais de reconnaître ce qu’ils rendent possible : une relecture de l’histoire de la cartographie en Belgique à partir des indices graphiques, une compréhension sensible du travail des ancien·nes agent·es de l’IGN, et une réflexion sur la transformation des lieux de production de savoirs.

Les créations sonores réalisées dans le cadre du projet ont permis de tester la manière de traduire des représentations visuelles par des mots et des sons. Telle une manière d’habiter la carte. Ces expérimentations ont exploré une nouvelle spatialité de l’archive. En travaillant la matière sonore — les voix de Jean-Luc Parmentier, les bruits d’ateliers, les échos du bâtiment —, le projet a déplacé la carte vers une dimension immersive, où l’écoute devient un mode d’arpentage. La carte fixe, le son relie. Le plan délimite, la voix traverse.

Ce croisement entre la carte et le son esquisse une forme d’écriture augmentée de l’archive. Il engage le corps, l’espace et le temps dans une même expérience. En confrontant les documents graphiques à la dimension sonore, le projet interroge la possibilité de donner à entendre la trace, à faire résonner la précision du tracé, à faire vibrer la voix des légendes cartographiques.

La recherche autour du fonds IGN à la Cambre se conçoit comme un processus en mouvement, à la fois artistique et mémoriel. Elle ne cherche pas à clôturer, mais à inventer des formes de continuité. La suite du projet consistera à approfondir ces liens, à expérimenter de nouveaux modes de restitution — installations, publications, dispositifs d’écoute ­— où chaque fragment d’archive puisse trouver sa place, non comme relique, mais comme matière à penser notre relation à la terre et aux représentations cartographiques du vivant.


  1. « Visite guidée d’une tourbière par le Pr. A.-L. Jacquemart, Earth and Life Institute de l’UCLouvain  en 2014 », consulté le 13 octobre 2025, https://sites.uclouvain.be/tourbiere/tourbiere/Accueil.html 

Sophie Boiron est graphiste, cartographe et plasticienne. Elle forme avec Pierre Huyghebaert le studio de graphisme Spec uloos qui a participé, au sein du collectif Petticoat Government, au Pavillon belge de la Biennale d’art de Venise 2024. Elle est membre du collectif de recherche-action cartographique Bistre. [speculoos.com - bistre.blue]

Marine Declève est historienne de l’art et urbaniste, docteure en architecture et sciences de la ville et membre du collectif de recherche-action cartographique Bistre. Chercheuse indépendante, elle enseigne l’histoire de l’urbanisme et pratique la mise en récit cartographique. [marinedecleve.be - bistre.blue]

Pierre Huyghebaert est graphiste et typographe, enseignant en typographie à l’ENSAV La Cambre. Il forme avec Sophie Boiron le studio de graphisme Spec uloos qui a participé, au sein du collectif Petticoat Government, au Pavillon belge de la Biennale d’art de Venise 2024. Il est membre du collectif de recherche-action cartographique Bistre ainsi que d’autres collectifs dont Open Source Publishing. [speculoos.com - bistre.blue]