A/R n°6

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Sambre, vers une personnalité juridique de la rivière?

Olivier Pestiaux

+ Marine Yzquierdo

Manifeste de Sambre réalisé en intelligence collective dans le cadre d'une grande fête populaire organisée à Sambreville le 6 juillet 2024 par Le Delta à Namur (Service Culture de la Province de Namur) et le centre culturel de Sambreville / Sambre manifesto written through collective intelligence during a large-scale popular celebration held in Sambreville on 6 July 2024 by Le Delta in Namur (Service Culture de la Province de Namur) and the Sambreville cultural centre

Carte dessinée par les étudiant·es de l'UCLouvain-LOCI-IMA, octobre 2024 / Map drawn by the students of UCLouvain-LOCI-IMA, October 2024

Construction de deux kayaks dessinés par Nico Ibaceta et d'un embarcadère pour les jouteurs de Sambre, dans le cadre d'un workshop international, rassemblant les étudiant·es de cinq universités européennes, organisé et coordonné par la professeure Christine Fontaine en avril 2025 (UCLouvain-LOCI Bruxelles, ENSAM-La Réunion, France ; Université d’Alicante, Espagne ; Karlsruher Institut für Technologie, Allemagne ; Oslo School of Architecture and Design, Norvège ; Free University of Tbilissi, Géorgie) / Building two kayaks designed by Nico Ibaceta and a pier for the Sambre jousters, as part of an international workshop bringing together students from five European universities, organised and coordinated by professor Christine Fontaine in April 2025 (UCLouvain-LOCI Bruxelles, ENSAM-La Réunion, France; Université d’Alicante, Spain; Karlsruher Institut für Technologie, Germany; Oslo School of Architecture and Design, Norway; Free University of Tbilissi, Georgia)

« Notre siècle demande des récits non utopiques, mais topiques, qui partent des lieux et reviennent aux lieux »1 Camille de Toledo

Les questions initiales de la recherche étaient : comment le droit du vivant peut-il s’incarner artistiquement autour de Sambre2 ? Quelles formes peuvent prendre les récits qui en découlent ? Peuvent-ils générer de nouveaux regards et imaginaires ?

Face à la crise écologique ainsi qu’à la fragilité sociale et économique, il est urgent de repenser notre rapport au vivant et à Sambre en particulier. Nous expliquerons pourquoi. En outre, cette recherche a tenté de donner un rôle central et politique à l’art comme générateur de nouveaux enthousiasmes permettant les mobilisations transdisciplinaires et transformatrices.

Ce projet de recherche s’ancre dans un contexte théorique et scientifique plus large. Depuis la fin du XXe siècle, un courant théorique, dont Bruno Latour3 et Philippe Descola4 sont des figures importantes, a mis en évidence que le dualisme entre nature et culture, loin d’être universel, était une caractéristique tardive de la pensée occidentale. Loin de notre « ontologie naturaliste », selon la formule de Descola, d’autres manières d’envisager notre rapport au vivant sont possibles.

Ce mouvement de pensée a également été accompagné dans le domaine juridique, avec la reconnaissance du statut de sujet de droit(s) à la nature en général (Équateur, Bolivie) ou à des entités naturelles spécifiques (la rivière — et non pas fleuve car c'est féminin pour les maoris — Whanganui en Nouvelle-Zélande, la Mar Menor en Espagne) ou de démarches qui y visaient (le Parlement de Loire).

Le projet FRArt Sambre, vers une personnalité juridique de la rivière ? qui a rassemblé cinq artistes autour de cette question avec l’accompagnement de plusieurs experts et plusieurs écoles, s’intègre dans une dynamique plus globale qui s’intitule Sambre2030. Le projet, initié en 2022 a pris de l’ampleur grâce au projet de recherche qui a permis de nouvelles alliances.

Avant d’aborder le projet de recherche en lui-même et les nouvelles alliances qu’il tisse, il nous semble important de clarifier les objectifs du projet Sambre2030, les questions liées aux droits de la nature et le contexte de la rivière Sambre. Les questions artistiques et culturelles ne peuvent être détachées du projet global dans lequel elle s’insèrent.

Le nom Sambre2030 est choisi d’une part par l’Union européenne5 pour tenter de préserver la planète du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité d’ici 2030 ; et d’autre part en référence au bicentenaire de la canalisation de Sambre, première rivière entièrement canalisée de Belgique (en 1830).

Ce projet autour des droits de Sambre s’inspire d’un ensemble d’initiatives internationales et européennes et est motivé par l’amélioration de la qualité de l’écosystème des vivants autour de Sambre. Cette reconnexion entre les vivants entraine une évolution des pratiques au plan systémique. Aussi les actions du projet Sambre2030 se structurent-elles en quatre axes : un axe juridique transversal, et trois axes sectoriels — culturel et artistique, environnemental et socio-économique. Cette structuration est inspirée du travail du philosophe Félix Guattari6 qui a montré que la transition écologique n’était pas seulement environnementale mais aussi culturelle et mentale. Cette approche systémique permet à une grande diversité d’acteur·ices de contribuer au projet, chacun·e selon son domaine d’activité. Ainsi, le projet de recherche du FRArt s’intègre dans une vision systémique. Félix Guattari, dans ses différents ouvrages pionniers7, insiste sur ce rôle essentiel de la culture et des arts pour modifier nos subjectivités afin de sortir de la crise écologique jugée systémique. À ce titre, les droits de la nature impliquent une véritable transformation ontologique de notre rapport au monde : celle de regarder la rivière Sambre, non plus comme une chose dont l’humain peut disposer à l’infini, mais comme une entité vivante. Un sujet de droit.

L’artiste diplomate

Félix Guattari, insiste sur la nécessité de créer de nouvelles formes de solidarités tout en renforçant les différences et les singularités. Ainsi, peut-on envisager de nouvelles formes de solidarité avec le non-humain ? Et peuvent-elles entrainer des solidarités entre les humains eux-mêmes ? La rivière, bassin de vie, est le lieu d’un grand nombre d’activités. Il existe une multiplicité d’intérêts en jeu autour de Sambre. La question juridique est une réponse pertinente à cette fragmentation des intérêts car elle entraine une évolution des pratiques au plan systémique en respectant la multiplicité des enjeux par un dialogue autour et avec la rivière. Lors des différents projets menés, avec les universités notamment, nous avons été surpris de constater comment cette reconnexion à la rivière permettait de nouveaux liens entre différents mondes qui ne communiquent pas nécessairement entre eux. Nous pensons en particulier aux expériences menées dans le cadre d’une résidence à Thuin qui rassemblait plusieurs universités européennes sous la coordination de la professeure Christine Fontaine8 et qui a permis à un ensemble d’acteurs de la même ville de se rencontrer de manière enthousiaste. Les travaux réalisés durant la résidence étaient exposés au Centre Culturel de Haute Sambre à Thuin. Pour l’anecdote, lors du vernissage, les jouteurs de Sambre, avec lesquels les étudiant·es ont travaillé, entraient pour la première fois de leur vie dans ce centre culturel. Ainsi, des mondes qui se pensaient « étrangers » se rencontraient.

Le projet Sambre2030 a notamment permis de connecter le Contrat Rivière Sambre et Affluents9 avec son équivalent français le SAGE Sambre10. Cette nouvelle alliance se concentre autour des espèces invasives ou des inondations qui doivent être traitées nécessairement de manière trans-territoriale. Ce sont des exemples concrets qui montrent la nécessité de penser à partir de la rivière, de manière systémique.

Ce mouvement de solidarité ne s’arrête pas à nos frontières. Le 30 avril 2025, l’Assemblée nationale française accueillait en son sein différentes entités naturelles qui souhaitent être reconnues comme sujets de droits, à l’occasion d’un colloque sur les droits de la nature organisé par le député Charles Fournier, par ailleurs impliqué au sein du projet Parlement de Loire. Ainsi, la rivière Sambre était présente en compagnie du fleuve Loire, de la Durance, de la Têt, de la lagune Mar Menor et d’autres rivières et fleuves européens. Ce moment historique et symbolique, qui faisait entrer ces entités naturelles au Parlement français, traduit le fait que nous assistons à un véritable mouvement !

Ainsi, la recherche artistique participe du soutien d’une certaine diplomatie qui fait entendre les différentes voix de la nature en exprimant les singularités et les différences qui la constituent. Cette diplomatie réparatrice des fragmentations et des isolements permet des approches transdisciplinaires et trans-territoriales. Elle offre de nouvelles écoutes, des nouveaux liens, en faisant dialoguer par exemple l’éclusier avec le chercheur, l’artiste avec l’ingénieur ou encore le politique avec des partenaires culturels11.

Les droits de la nature

La professeure émérite en droit Marie-Angèle Hermitte12 associe la question des droits de la nature à une forme d’animisme juridique. Pour résumer, Marie-Angèle Hermitte en reconnaît trois types : l’animisme juridique religieux ou mystique (le fleuve Gange en Inde est reconnu comme personnalité juridique en raison de son rôle sacré dans la religion hindouiste), l’animisme juridique autochtoniste (l’implication des peuples autochtones et des communautés locales dans la reconnaissance d’entités naturelles comme sujets de droit, comme par exemple la terre mère — Pacha Mama — dans la constitution équatorienne) et l’animisme juridique scientifique qui est celui qui s’aligne à notre culture occidentale dans laquelle les alertes des scientifiques (sensibilité animale, intelligence des plantes, complexité des milieux naturels, etc.) soutiennent l’adoption de lois plus protectrices de l’environnement.

Nous n’avons pas en occident de tradition animiste, mais ce sont les scientifiques qui, par leurs découvertes, nous interpellent sur la sensibilité et l’intelligence des autres êtres vivants et nous rappellent l’existence d’une forme de réciprocité avec les entités naturelles. Ils et elles nous invitent à d’autres formes de représentations qui reconnaissent cette interdépendance avec les rivières et les fleuves pour notre propre survie.

En 1972, le professeur de droit et enseignant de l’Université de Californie Christopher Stone publie un article très important pour les droits de la nature dans la culture occidentale. Cet article13 s’intéresse au cas particulier opposant la société Walt Disney à une association écologiste initialement conçue comme un club de randonneurs, le Sierra Club. La société Walt Disney souhaite construire une station de ski dans la Mineral King Valley en Californie. Le Sierra Club s’y oppose car la compagnie Walt Disney, pour la réalisation de son projet, doit abattre des séquoias millénaires. Lorsque l’affaire arrive devant la Cour d’appel, celle-ci donne raison à Walt Disney en raison du fait que le Sierra Club n’a pas « d’intérêt à agir » dans cette affaire. C’est à ce moment qu’intervient l’idée de Christopher Stone de reconnaître aux arbres le droit d’agir en justice pour défendre leurs propres intérêts et qu’il publie dans son article « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? » en 1972. Entre-temps, le Sierra Club forme un pourvoi devant la Cour Suprême des États-Unis. Bien que celle-ci rejette à son tour les demandes du Sierra Club, un juge reprend les arguments de Christopher Stone dans son opinion dissidente. Stone, en posant cette simple question, porte la voix de la nature qui est celle du temps long. Les séquoias millénaires ont-ils droit à la vie face au temps court d’une exploitation économique ? Dans son article, Stone convoque l’histoire américaine en montrant que c’est la reconnaissance juridique des personnes racisées (comme pour les femmes par ailleurs) qui a modifié le regard et les rapports à ces personnes. Il démontre que la reconnaissance comme personne juridique d’une entité naturelle est techniquement possible, car nous attribuons bien ce droit à des personnes morales telles que les sociétés ou les associations. Cette reconnaissance est également souhaitable du point de vue de l’éthique mais sommes-nous prêts à l’accepter socialement ? Ainsi, Stone soulève les enjeux des subjectivités qui sont nécessairement liées à des questions culturelles. Notre projet de recherche s’intègre donc dans une réflexion essentielle qui a pour but d’élaborer les conditions de ce basculement ontologique des subjectivités.

Sombre Sambre !

Les droits de la nature impliquent nécessairement un ancrage au territoire et à un contexte particulier. Dans le cas de Sambre, nous parlerons des droits post-industriels de la nature.

La rivière Sambre, longue de 190 kilomètres, s’étend de Fontenelle en France (sa source) à Namur en Belgique où elle a sa confluence dans la Meuse. Son bassin versant a historiquement servi de passage, entre la France et la Belgique, jouant un rôle stratégique pour les armées qui cherchaient à contourner les Ardennes, ce qui en a fait le théâtre de nombreuses batailles. Ainsi, la rivière Sambre traverse des villes telles que Maubeuge en France, Charleroi et Thuin en Belgique qui ont été des places fortes historiques bâties pour contrôler son accès. Sambre a vu fleurir également de nombreuses abbayes (Floreffe, Aulnes, Saint-Pierre de Lobbes, Maubeuge, etc.) qui contribuèrent à son développement économique.

C’est au XIXe siècle durant la révolution industrielle que la région de Sambre a connu un essor considérable. Elle fut à cette époque l’une des régions les plus riches et des plus avancées du monde, technologiquement. Les bords de Sambre ont vu naître et prospérer plusieurs géants industriels, que ce soit par exemple, dans le domaine de la chimie (Solvay), dans le domaine de la sidérurgie ou encore en devenant un centre majeur de production verrière (révolution et invention majeure du procédé industriel pour la fabrication du verre plat en coulée continue — Glaverbel)14. Cet essor donna naissance à un modèle de production principalement basé sur l’extractivisme et le productivisme dans lequel la rivière Sambre a joué un rôle central. « Prenant le pas sur la nature, l’ingénieur du XIXe siècle a canalisé la rivière. De monture sauvage, il en a fait un cheval de labeur. »15 Ses marais furent asséchés pour la construction de nouvelles usines et son tracé corrigé en ignorant ses méandres pour favoriser la navigation. Elle devint la première rivière entièrement canalisée de Belgique (1830)16. Les conséquences écologiques de cette canalisation furent désastreuses. La pollution et les rejets industriels étaient tels que l’on a imaginé la recouvrir complètement comme le boulevard principal dans le centre de la ville Charleroi. Sambre, considérée essentiellement comme un égout à ciel ouvert, a été ignorée. Et ceci à l’instar de nombreuses rivières urbaines invisibilisées17.

La fermeture progressive des usines et des mines à partir du milieu et la fin du XXe siècle a laissé des stigmates dans le paysage et accéléré ce processus de déconnexion avec la rivière. Aujourd’hui, à de nombreux endroits, Sambre semble délaissée et abandonnée. L’état écologique de la rivière est catastrophique18.

Sombre Sambre !

Rendre visible la rivière

De manière pratique, rendre visible la rivière se traduit par le fait de montrer la rivière en tant que sujet mais cela implique aussi de montrer son absence ! L’état de pollution de la rivière est liée à la négligence et à l’absence de considération.

Ainsi, la recherche implique la production d’un nouveau régime de connaissances et de nouvelles données à partir de ce décentrement culturel des droits de la nature. Cela nécessite une emprise directe avec le territoire. Le projet a ainsi permis l’organisation de plusieurs résidences avec les écoles et universités. L’ensemble des artistes participants a passé beaucoup de temps à arpenter le territoire de Sambre. Cette prise de connaissance a consisté également en la consultation d’archives et de données liées à l’histoire économique, sociale et environnementale de Sambre. Il existe des récits de Sambre qui doivent être exhumés et écoutés. Cette prise de connaissances se situe donc à plusieurs niveaux.

La recherche autour de Sambre a permis de faire travailler cinq artistes. L’objectif était d’offrir une « écoute » de la rivière à travers différents modes d’expressions. Par « écoute », nous entendons des attentions multimodales qui génère de nouveaux attachements à la rivière mais prennent acte également, comme énoncé plus haut, du manque de considération et de l’isolement de la rivière.

Dans l’objectif de donner une écoute à la rivière au sens premier du terme, le travail de l’artiste sonore Julien Poidevin (en collaboration avec l’artiste Rose Trandafir) s’est concentré sur une installation sonore qui met en relation les sons de la rivière avec une nouvelle forme de récit dans lequel la rivière se raconte à la première personne.

Le réalisateur Xavier Istasse et Julien Poidevin ont collaboré sur un film expérimental autour du HF4 à Charleroi, qui fait partie des anciens hauts fourneaux de Charleroi. Cette cathédrale métallique abandonnée en bord de Sambre est le symbole et le témoin du passé industriel de Charleroi. Il est un élément important de la mémoire collective de ce territoire. Xavier Istasse prolonge ce travail par une recherche documentaire autour de Sambre et du processus initié par Sambre2030.

Le photographe Gilles Saussier et l’artiste Vincent Meessen ont collaboré autour d’une mission photographique. Gilles Saussier est venu à trois reprises en résidence au sein du Musée de la Photographie à Charleroi. Un premier séjour a eu lieu pour un parcourir l’intégralité du cours de la Sambre depuis sa source en France dans la région du Thiérache jusqu’à Charleroi à travers les territoires et les écluses de Landrecies, Maubeuge, Jeumont et Thuin. Une seconde fois, dans le cadre de la restitution publique à l’Hôtel de ville de Charleroi du workshop organisé LOCI-IMA. À cette occasion une rencontre et une collaboration a été engagée avec Micheline et Francis Dufert et l’association Chemin des terrils. Et enfin, dans le cadre d’une marche urbaine co-organisée par l’association Chemins des terrils et le cinéaste Jorge León, invité par le centre chorégraphique Charleroi danse.

Mon travail s’est concentré sur une forme de mise en récit du projet et la coordination du projet Sambre2030. Ce récit s’exprime sous la forme de conférences ou de différentes collaborations comme l’écriture d’une entrée « Sambre » dans le futur Dictionnaire des droits de la nature19 dont les auteur·ices font par ailleurs partie des expert·es juridiques qui entourent le projet Sambre203020.

Le projet de recherche s’appuie aussi sur une constellation de partenaires culturels avec lesquels les artistes ont collaboré.

Réparer les fragmentations et dissociations

Le deuxième axe est celui de la réparation des fragmentations et des dissociations par une approche transterritoriale et transdisciplinaire.

Ce projet de recherche a pu s’appuyer sur différentes journées d’auditions intitulées « Tous En Sambre »21 qui ont été organisées en 2024 qui ont permis d’écouter différents interlocuteur·ices qui sont les différentes voix et défendent les intérêts de la rivière. Ce projet a permis de récolter une série d’attachements transdisciplinaires et transterritoriaux à Sambre et de rédiger un manifeste qui prend acte de notre interdépendance avec la rivière dans un « nous sommes Sambre » fédérateur. Ce « nous sommes Sambre » a pour objectif de réparer les liens avec la rivière qui a été polluée parce que considérée comme une chose, une altérité radicale indépendante des humains. Or les limites planétaires nous invitent à repenser cette altérité et cette dissociation. Notre santé dépend de l’état sanitaire des cours d’eau.

L’élaboration du Manifeste de Sambre a pu compter sur l’apport d'une expertise juridique. Ce manifeste est un prélude à une déclaration des droits de Sambre qui servira de base aux implantations futures de ses droits à différents niveaux de gouvernance. La rédaction finale de ce manifeste s’est déroulée en intelligence collective en rassemblant plusieurs centaines de personnes dans le cadre d’une grande fête populaire organisée par le Delta à Namur, en association avec le centre culturel de Sambreville. La déclamation du Manifeste et des enjeux liés aux droits de la nature a été confiée à l’acteur Simon Fiasse.

Dans l’objectif de permettre ces nouveaux ancrages réparateurs, un travail de cartographies participatives a été mené par Virginie Pigeon et Marine Declève en collaboration, rassemblant plusieurs citoyen·nes dans différents territoires autour d’un atlas co-construit22. Il permet de nouvelles réappropriations salutaires.

Cet engagement doit nécessairement se faire sur du long terme. Plusieurs partenaires comme par exemple l’Université de Liège, sous l’impulsion de la professeure Sophie Dawance, se sont engagé·es à travailler sur Sambre pour plusieurs années. Cette implication permet la mutualisation et le partage de connaissances. Ainsi, un laboratoire de recherche multidisciplinaire s’est constitué grâce à l’impulsion donnée. Ce laboratoire est une prémisse à un comité scientifique qui sera très utile dans l’élaboration de nouvelles gouvernances autour de Sambre. Nous pensons à l’exemple inspirant de la gouvernance de la lagune Mar Menor en Espagne, reconnue comme sujet de droit en 2022, qui a intégré dans son organe de tutelle un comité scientifique qui fait partie des trois comités représentatifs de la lagune.

Le rôle politique de l’art

Le troisième axe répond à une nécessité pragmatique, celle de donner un rôle politique à la culture et aux arts. Faut-il attendre la catastrophe avant d’agir ? Le projet Sambre2030 est en lien avec différents expert·es et notamment celle·ux qui ont travaillé sur la rivière Vesdre suite aux inondations catastrophiques de 2021 dans l’est de la Belgique (plusieurs morts et un coût abyssal pour les finances de la région wallone). Ces expert·es, après deux ans d’études plaident pour un dialogue avec la rivière23. Le projet Sambre2030 est aligné à cette vision d’un partenariat entre humain et non-humain qui n’est pas naturelle mais pragmatique. C’est ce partenariat qui est acté par la reconnaissance de Sambre comme personnalité juridique dans une forme d’animisme juridique tel que prôné par la juriste Marie-Angèle Hermitte24. Ainsi, la culture et les arts retrouvent un rôle politique et de nouvelles énonciations. La nécessité d’engager de nouveaux rapports avec les entités naturelles — et Sambre en particulier — n’est pas lié à une forme d’idéalisme mais sert des enjeux pragmatiques et politiques.

La recherche artistique nous donne des outils précieux pour amorcer cette révolution culturelle de reconnaissance des droits de Sambre dans un projet politique. Le processus est encore long mais le projet de recherche a permis de mettre un premier pied dans la porte. La recherche de fonds complémentaires pour faire aboutir les différentes recherches sont nécessaires. Les politiques actuelles n’entendent actuellement qu’une seule voix, celle de l’économie. Et pourtant. Les changements climatiques mettent à jour les angles morts de cette économie aveugles aux conséquences des catastrophes à venir. Il est temps de reconsidérer l’apport des artistes et de leurs messages d’alertes. C’est le cri silencieux des entités invisibilisées qui se révoltent.

Les voix de Sambre

La recherche artistique est aux avant-postes, la nécessité de produire de nouveaux récits est capitale pour modifier les subjectivités et engager une révolution copernicienne de notre rapport aux entités naturelles.

Dans un monde aveugle, dans la perte de repères et de vision, cette nouvelle écoute permet de nouvelles solidarités et de nouveaux ancrages salvateurs. Ainsi, l’artiste diplomate s’intègre au sein d’une constellation d’acteur·ices, ses recherches par couches successives, à l’instar d’une composition musicale, superpose différentes voix qu’il fait entendre, celles des voix de Sambre.

Projet de recherche d’Olivier Pestiaux

Ont participé à la recherche :

Artistes co-auteurs : Julien Poidevin, Xavier Istasse, Gilles Saussier et Vincent Meessen

Experte juridique : Marine Yzquierdo

Coordinatrice scientifique : Christine Fontaine (LOCI-IMA)


  1. Camille de Toledo, Le Fleuve qui voulait écrire – Les auditions du Parlement de Loire, Flammarion – Champs, 2024. ↑

  2. Nous parlerons de Sambre sans article, comme pour un nom, afin de renforcer notre propos de la considérer comme un sujet. ↑

  3. Bruno Latour, Esquisse d’un parlement des choses, Éditions Le Bord de l’eau, Bordeaux, 2018. ↑

  4. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris, 2005. ↑

  5. Lire les objectifs pour 2030 : https://commission.europa.eu/energy-climate-change-environment/overall-targets-and-reporting/2030-targets_fr ↑

  6. Felix Guattari, Les Trois écologies, Galilée, Paris, 1989. ↑

  7. Felix Guattari, Chaosmose, Galilée, Paris, 1992. ↑

  8. Voir le site de l’International Master of Architecture (IMA) : https://loci-ima.com/1-BIP-Europe-in-Transition ↑

  9. Voir le site du projet : https://www.crsambre.be/ ↑

  10. Voir le site du projet : http://sage-sambre.parc-naturel-avesnois.fr/ ↑

  11. Ces dialogues ont lieu dans différents cadres inaugurés par le projet Sambre2030 : que ce soit les résidences organisées par les universités, les journées Tous En Sambre qui sont mentionnées plus bas, ou encore dans le cadre du COMAC (comité d’accompagnement de Sambre) assemblée dans laquelle se retrouvent les différentes parties prenantes et différents groupes de travail inaugurés par le projet. Le projet en cours des cartographies participatives autour de Sambre menées par Virginie Pigeon est à ce titre porteur car il fait dialoguer différentes représentations du territoire. ↑

  12. Marie-Angèle Hermitte, « La Nature, sujet de droit ? », Annales, n°1, Histoire, Sciences Sociales, 2011. ↑

  13. Christopher D. Stone, Should Trees Have Standing?, Law, Morality, and the Environment, Oxford University Press, Oxford, 2010. ↑

  14. Paul Magnette (dir.), « Le Croissant fossile. Aux origines de l’Anthropocène », Green, n°4 , ENS Lyon, octobre 2023. ↑

  15. Colette Piérard, La Sambre : chronique d’une normalisation, Éditions MET, Bruxelles, 1997, p.191. ↑

  16. Michel Maigre, La Sambre belge, Première rivière canalisée, ÉdiPro, collection Histoire & Patrimoine, 2020. ↑

  17. Chloé Deligne, Les Rivières urbaines : Belgique, XVIIe-XIXe siècle. Essai d’histoire environnementale, Académie royale de Belgique, Bruxelles, 2003 (Mémoire de la Classe des lettres, collection in-8°, tome 29). ↑

  18. R. Kaiser, « Impact de la pollution sur les biocénoses benthiques d’une rivière canalisée de Belgique », KMAE-Bulletin Français de la Pêche et de la Pisciculture, Université de Liège, https://www.kmae-journal.org/articles/kmae/abs/1976/01/kmae197626004/kmae197626004.html ↑

  19. Le Dictionnaire des droits de la nature sera publié aux Presses Universitaires de France, sous la coordination de Delphine Misonne, Marie-Sophie de Clippele et Sacha Bourgeois-Gironde, en 2026. ↑

  20. avec la contribution de Marine Yzquierdo. ↑

  21. Ces journées ont été coordonnées par l’association Espace environnement avec le soutien de la loterie nationale belge. ↑

  22. Pour en savoir plus sur l’atlas : https://bistre.blue/ ↑

  23. Voir le site du Laboratoire Vesdre : https://projeturbain.net/labo/ ↑

  24. Marie-Angèle Hermitte, op. cit. ↑

Olivier Pestiaux est artiste, de formation multidisciplinaire en architecture et en philosophie, il a eu diverses expériences dans les médias et le travail social. Il est l’initiateur du projet Sambre2030 qui visent à mêler réflexion artistique et juridique dans une démarche engagée.

Marine Yzquierdo est avocate et co-responsable de la commission Droits de la Nature du barreau de Paris. Elle est également membre du conseil d’administration de l’association française Notre Affaire à Tous, qui œuvre pour la justice climatique et les droits du vivant.